Nous jouons aux échecs, ils jouent au go
Les entrepreneurs qui commercent avec la Chine traitent avec un pays qui s'est complètement transformé. Tom Van de Weghe dissèque les moteurs sous-jacents qui confèrent à l'économie chinoise son impact mondial. De DeepSeek à la route de la soie numérique en passant par le nouveau plan quinquennal. Le parcours aussi nécessaire que passionnant de l'entrepreneur et sa feuille de route.
La Chine avec laquelle les entreprises et les dirigeants européens travaillent aujourd'hui n'existe plus. C'est sur ce constat sans appel que Tom Van de Weghe, journaliste et spécialiste de la Chine, a ouvert son keynote lors du dernier event AsiaPacific de Commercial Banking.
En 2004, lorsque Tom Van de Weghe se rend en Chine en tant que correspondant de la VRT, il réalise son premier reportage dans l'usine de parquet d'un entrepreneur belge. Il y rencontre Smiley, un jeune ouvrier chinois qui vit et travaille dans l'usine. Vingt ans plus tard, Smiley est de retour, cette fois à travers un message vidéo: il est directeur de la production à l'échelle mondiale, visite des usines sur plusieurs continents et se dit millionnaire. Son histoire personnelle est une brillante métaphore de la Chine: l'évolution depuis les bas salaires et le travail d'exécution jusqu'à l'élargissement d'échelle, la compétence et la confiance en soi.
Selon Tom Van de Weghe, cette transformation est désormais achevée. La Chine n'est plus seulement l'usine du monde: elle en devient de plus en plus l'ingénieur. Le point de basculement semble étonnamment récent - janvier 2025 - lorsqu'un modèle d'IA chinois baptisé DeepSeek provoque une onde de choc à l'échelle internationale. Le modèle est aussi puissant que les meilleures alternatives américaines, mais il a nécessité 90% de puissance de calcul en moins. Il n'est pas le fruit du hasard, affirme Tom Van de Weghe, mais le résultat direct des sanctions américaines qui ont privé la Chine des puces avancées. Leur pénurie a nécessité un haut degré d'efficacité et de créativité et c'est là que l'innovation est née.
Selon lui, la suite des événements est caractéristique de l'approche chinoise. En l'espace de quelques jours, DeepSeek s'est mué d'une expérience technologique en un symbole national. Le timide IT nerd apparaît aux côtés du président Xi Jinping à la télévision nationale, l'IA devient du jour au lendemain une obsession nationale et les parents exigent que leurs enfants apprennent Python. Ce moment modifie non seulement le paysage technologique chinois, mais aussi le terrain concurrentiel sur lequel les entreprises européennes opèrent. Les fournisseurs et les concurrents chinois l'ont compris et agissent en conséquence.
Involution et survivants
Selon Tom Van de Weghe, plusieurs moteurs alimentent cette accélération. Les aides d'État jouent un rôle crucial, mais pas avec la rigidité classique à laquelle les Européens s'attendent souvent. La Chine combine des ressources massives avec une grande précision: fonds pour start-up, subventions R&D locales, entreprises d'État comme clients d'ancrage et fonds nationaux de capital-risque pour le cofinancement. Un deuxième facteur clé est la nouvelle génération d'entrepreneurs: ils sont jeunes, techniquement qualifiés, souvent titulaires d'un diplôme STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) délivré par les meilleures universités, et ils sont fondamentalement différents de leurs prédécesseurs. Ils considèrent le gouvernement non pas comme un obstacle à contourner, mais comme un allié au sein d'un système d'État et de marché intégré.
Ce système produit des résultats. En à peine deux ans, le nombre de modèles d'IA chinois est passé de quelques dizaines à plus de 500. La concurrence est féroce - la Chine a même un mot pour la qualifier: involution, une concurrence extrême avec des rendements en baisse - mais c'est précisément cette pression qui assainit le marché. Les faibles disparaissent et les survivants en sortent plus forts. Ils combinent vitesse, prix et qualité avec une compétitivité mondiale.
Tom Van de Weghe souligne par ailleurs un paradoxe: la Chine développe une IA de classe mondiale, mais pour l'instant, elle ne parvient pas vraiment à monétiser cette technologie sur le plan commercial. Les revenus des consommateurs chinois restent limités par rapport à ceux des consommateurs américains. Et c'est précisément là que Tom Van de Weghe entrevoit un levier potentiel pour l'Europe. Les entreprises européennes sont traditionnellement plus fortes en matière de commercialisation, de création de marques et de modèles économiques durables. Ce fossé n'est pas une garantie, mais une opportunité, à condition que l'Europe se montre suffisamment rapide.
L'Amérique a la force militaire, la Chine a les usines, mais l'Europe a une société où les gens veulent encore vivre.
Journalist en China-kenner Tom Van de Weghe
Car selon Tom Van de Weghe, la menace ne réside pas dans les modèles d'IA chinois en tant que tels, mais dans l'utilisation qu'en font les entreprises chinoises. La Chine a une autre approche de l'IA que la Silicon Valley. Alors que les États-Unis se concentrent sur la construction du modèle le plus puissant et rêvent de l'AGI (Artificial General Intelligence), la Chine mise sur un déploiement de l'IA universel, rapide et bon marché. L'IA en tant qu'infrastructure, à l'instar de l'électricité: il n'est pas nécessaire d'avoir la dynamo la plus puissante du monde pour éclairer un milliard de foyers, lorsqu'une dynamo assez performante, associée à un excellent réseau électrique, suffit. Disponible partout et immédiatement applicable. Cela se traduit par les "usines sombres", ces bâtiments industriels sans lumière, des lignes de production robotisées et une intégration sans précédent de l'IA dans la fabrication, la logistique et l'agriculture.
La route de la soie numérique
Cette logique ne s'arrête pas aux frontières de la Chine. Grâce à ce que Tom Van de Weghe appelle la route de la soie numérique, la Chine déploie des infrastructures cloud, des modèles d'IA et des centres de données en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine. Des pays comme Singapour, le Brésil et la Malaisie optent de plus en plus pour la technologie chinoise, non pas pour des raisons idéologiques, mais dans une logique coût-bénéfice. Pour les entreprises européennes qui ont des clients dans ces régions, il ne s'agit pas d'un scénario du futur, mais de la réalité d'aujourd'hui.
L'Europe, et la Belgique en particulier, se trouvent dans une position quelque peu inconfortable à cet égard. Aujourd'hui déjà, notre pays est en effet une plaque tournante logistique majeure dans les échanges Chine-Europe, avec des liaisons ferroviaires reliant directement les villes provinciales chinoises à Anvers. Dans le même temps, la dépendance s'accroît: des ressources rares aux batteries, des VE à l'infrastructure cloud. Les dépendances qui semblaient autrefois économiques deviennent de plus en plus des risques opérationnels et géopolitiques.
Toutefois, selon Tom Van de Weghe, nous ne devons pas sombrer dans le catastrophisme car même si la fenêtre d'opportunité se réduit de plus en plus, nous ne devons pas oublier nos propres forces. La Chine est confrontée à de réels problèmes structurels: crise immobilière, déflation, chômage des jeunes et surcapacité dans plusieurs secteurs. Mais il serait dangereux de la sous-estimer, prévient-il. Même si de nombreuses entreprises se cassent les dents, celles qui survivent sortent grandies, soutenues par l'échelle, l'automatisation et le pouvoir de l'État.
La question clé pour l'Europe n'est donc pas de savoir si la coopération avec la Chine est souhaitable, mais comment l'organiser. Conserver sa pertinence implique de réévaluer son exposition, de regarder plus loin et de comprendre que les fournisseurs d'aujourd'hui peuvent être les concurrents de demain. Des ouvertures subsistent par ailleurs: dans les services, la finance verte, l'économie des seniors comme les retraites, les infrastructures financières et le segment haut de gamme du marché des consommateurs. Mais ces opportunités exigent d'être rapide, d'avoir une vision stratégique et surtout, d'agir.
Mais avant tout, nous devons jouer notre propre jeu, estime Tom Van de Weghe. Et la métaphore du jeu sera la conclusion idéale. Le go ou weiqi, un jeu chinois difficile, est le plus ancien jeu de société au monde. Le but est de gagner non pas en attaquant frontalement son adversaire ou en le détruisant (comme aux échecs), mais en agrandissant son territoire et en encerclant l'adversaire. La Chine pense en termes de modèles, de positionnement, de long terme. Prenez par exemple les rachats ou prises de participation de la Chine dans les ports et les chemins de fer du monde entier. Le défi pour l'Europe n'est pas de copier le jeu de la Chine, mais de jouer le sien, en faisant de la transparence, de la diversité et de l'État de droit des atouts stratégiques. Entre la peur et l'opportunité se dresse un pont. Mais pour le franchir, il faut avancer.
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