Compétitivité et climat ne s'opposent pas
Cora Vandamme, Senior Economist, KBC Groupe
De plus en plus, l'agenda climatique est attaqué à l'échelle mondiale, y compris au sein de l'UE, la perte de compétitivité étant un argument souvent avancé. Or, un retour en arrière n'est pas vraiment possible. Si nous voulons que l’Europe soit prête pour l’économie de demain, nous devons miser sur une politique climatique qui tienne
La politique climatique mondiale est soumise à une pression grandissante depuis quelques années. Aux États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, elle est non seulement détricotée, mais souvent même activement contrecarrée. L’UE s’en tient pour l’instant à son objectif de zéro émission nette, mais plusieurs programmes climatiques ont été reportés ou revus à la baisse ces dernières années. L’impact négatif de la politique climatique sur la compétitivité est souvent invoqué pour justifier ces revirements.
Il est certes important d’évaluer et d’ajuster la politique climatique, mais nous devons veiller à ne pas aller trop loin. Les gains à court terme doivent être mis en balance avec les risques à long terme. D'autant plus que les énergies renouvelables revêtent également un aspect stratégique majeur. L’importance de l’indépendance énergétique est un thème d’actualité, dont l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre au Moyen-Orient sont l'illustration extrême. Sans une politique climatique claire et cohérente, l’avance technologique de la Chine dans les secteurs liés au climat ne fera en outre que s’accroître. Le changement climatique est inévitable et l’avenir appartient à ceux qui sauront allier compétitivité et action climatique.
L’agenda climatique est sous pression
Aux États-Unis, le président Trump a officiellement abrogé il y a quelques mois l'Endangerment Finding (le constat de mise en danger), qui constituait le principal fondement scientifique des mesures américaines visant à réglementer les gaz à effet de serre et à lutter contre le changement climatique. Les États-Unis ne reconnaissent donc plus que le dioxyde de carbone et les autres gaz à effet de serre constituent une menace pour la santé publique et le bien-être de la population. Par ailleurs, le financement de divers programmes et organismes liés au climat a été suspendu, tandis que les subventions et les avantages fiscaux accordés à la production de combustibles fossiles ont été augmentés. Sur le plan international également, le gouvernement Trump s'oppose à l'action climatique, notamment par le retrait des États-Unis de l'accord de Paris sur le climat.
Si les États-Unis constituent un exemple extrême, ils sont loin d’être le seul pays où l’agenda climatique est sur la sellette. Au sein de l’UE également, les fissures sont de plus en plus visibles. Pour l’instant, l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050 n’a pas encore été remis en cause, mais d'aucuns s'emploient activement à modifier le calendrier et les modalités de diverses initiatives et réglementations climatiques. L'introduction du SEQE (EU ETS II ou nouveau système d’échange de quotas d’émission pour les bâtiments et le transport routier) et du règlement européen sur la déforestation a ainsi été reportée d’un an. De même, le champ d’application du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) a été restreint et il est prévu d’assouplir l’interdiction de la vente de voitures neuves à moteur thermique d’ici 2035. En juillet 2026, l’UE se penchera également sur l’avenir du SEQE. Les groupes de pression s’activent depuis longtemps pour faire pencher cette évaluation en leur faveur.
Les considérations en matière de compétitivité gagnent en importance
Bon nombre des ajustements apportés à la politique climatique européenne sont motivés par la crainte de voir les mesures imposées nuire à la compétitivité des entreprises et au pouvoir d’achat des citoyens. Ces inquiétudes sont sans doute partiellement justifiées. Le réchauffement climatique est un problème mondial que l’UE ne peut résoudre seule. Si d’autres grands acteurs continuent à émettre sans restriction, le changement climatique continuera d’affecter l’UE, alors même que celle-ci supporte les coûts de la transition. De plus, si d’autres grands acteurs se retirent, il deviendra plus difficile pour l’UE d’exiger des efforts de ses citoyens et de ses entreprises, car ceux-ci se sentiront désavantagés par rapport à d’autres pays.
L’UE s’est longtemps efforcée de jouer un rôle de pionnière, mais elle se heurte désormais de plus en plus à une résistance au sein même de ses frontières. Il convient toutefois de souligner ici que le rôle de pionnière de l’UE n’est pas resté sans conséquences. En partie sous l’influence du SEQE, d’autres pays, parmi lesquels la Chine, ont mis en place des systèmes similaires de tarification du carbone afin de pouvoir percevoir (en partie) eux-mêmes la taxe qui, autrement, devrait être versée à l’UE.
L’UE, qui est à l’écoute des préoccupations relatives à la compétitivité, a lancé en janvier 2025 la Boussole pour la compétitivité, une feuille de route fondée sur les recommandations du rapport Draghi. Ce plan comporte toujours un volet consacré à la décarbonation, mais il met également l’accent sur la réduction du retard d’innovation sur les principaux concurrents de l’UE et sur la diminution de la dépendance à d’autres pays. Lors du sommet informel des dirigeants de l’UE à Alden-Biesen, début 2026, la compétitivité et le renforcement du marché intérieur ont aussi été au cœur des discussions.
Le changement climatique en tant que modèle de revenus
Il existe plusieurs bonnes raisons d’aborder la question climatique sous un angle positif et de miser dès maintenant sur l’écologisation. Nier le réchauffement climatique ne fait en effet pas disparaître le problème et, tôt ou tard, le monde devra agir. La quasi-totalité des scientifiques s’accorde sur ce point. Il est donc important de préparer dès maintenant l’industrie et les ménages à cet avenir et de développer un avantage concurrentiel dans les technologies des prochaines décennies.
L’industrie automobile de l’UE illustre bien le risque de voir certains secteurs rester à la traîne. Alors que de nombreux constructeurs automobiles européens traînaient les pieds, le secteur automobile chinois s’est résolument engagé dans le développement des véhicules électriques, obligeant les constructeurs de l’UE à suivre le mouvement.
Repousser l’interdiction de la vente de voitures neuves thermiques peut soutenir temporairement l’industrie, mais à long terme, l'Europe risque de se retrouver avec un parc industriel obsolète. Les entreprises de l’UE qui ont, elles, déployé des efforts pour s’engager dans l'écologisation s'en trouvent en outre pénalisées. Les véhicules électriques ne sont qu’un exemple des nombreuses technologies renouvelables dans lesquelles la Chine excelle. La domination chinoise sur le marché est encore plus marquée sur le terrain des panneaux photovoltaïques, des pompes à chaleur, des éoliennes et des batteries. Le pays produit plus de 80% des panneaux solaires, 60% des éoliennes et 75% des véhicules électriques et de leurs batteries à l’échelle mondiale.
On peut toutefois s’interroger sur la manière dont la Chine fabrique ces produits. Ainsi, de nombreux processus de production dans le pays sont par exemple très polluants, notamment parce qu'ils continuent d'utiliser le charbon comme source d’énergie. Par ailleurs, des rapports font état de violations des droits de l’homme dans le secteur des énergies renouvelables, tels que le travail forcé, le non-paiement des salaires et les heures supplémentaires illégales. De plus, les secteurs renouvelables ont été généreusement subventionnés par les pouvoirs publics ces dernières années, ce qui a engendré la surproduction, des prix artificiellement bas et, par conséquent, une concurrence déloyale vis-à-vis des produits étrangers. Il s’agit là de remarques fondées qui méritent d’être examinées et, le cas échéant, de faire l’objet de mesures, mais qui n’enlèvent rien à la nécessité de poursuivre les efforts d'écologisation de l’industrie dans l’UE.
Évaluations et ajustements souhaitables
Tout cela ne signifie pas que les décisions prises en matière de climat soient sacro-saintes et qu’il faille s’y tenir à tout prix. Les évaluations intermédiaires des mesures prises sont non seulement souhaitables, mais elles sont aussi absolument nécessaires pour corriger les distorsions et identifier les inefficacités. Surtout lorsque de petites interventions ont des conséquences positives importantes. Un bon exemple en est l’ajustement du CBAM, qui a permis d’exempter près de 90% des importateurs de produits CBAM, tout en continuant à couvrir 99% des émissions CBAM.
Il est particulièrement important que les ajustements reposent sur des données et soient mûrement réfléchis. Une politique climatique versatile brouille en effet les signaux d’investissement et encourage la procrastination. Elle pénalise en outre les entreprises et les ménages qui ont fourni les efforts qui leur étaient demandés. Il est essentiel de soutenir les acteurs les plus vulnérables, comme les secteurs fortement exposés à la concurrence étrangère, les pays touchés de manière disproportionnée et les ménages aux ressources limitées. L’UE y pourvoit en partie grâce au Mécanisme pour une transition juste, qui offre notamment un soutien et un financement aux groupes sévèrement pénalisés par la transition écologique.
Autres considérations stratégiques
Se préparer à l’économie de demain n’est qu’une des raisons de défendre la politique climatique. Citons aussi des considérations stratégiques, telles que la réduction de la dépendance aux importations de combustibles fossiles. Les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient montrent clairement à quel point l’UE est vulnérable aux perturbations de l’approvisionnement et aux fluctuations des prix des combustibles fossiles. Elles ont des répercussions non seulement sur l’inflation, mais aussi sur l’autonomie de l’UE sur la scène internationale. Les énergies renouvelables peuvent contribuer à réduire cette dépendance, à condition que l'étroite dépendance à l'égard de certains pays (parmi lesquels la Chine et la Turquie) pour l’approvisionnement en matières premières critiques soit prise en compte dans la politique climatique.
Conclusion
Action climatique et compétitivité peuvent parfaitement aller de pair. Il est important à cet égard de s'intéresser et de soutenir suffisamment les perdants. Il est illusoire de penser que nous pourrons échapper aux conséquences du réchauffement climatique. Nous avons donc tout intérêt à nous y préparer car avec le temps, la concurrence s'intensifie sur le marché. La Chine a déjà pris une solide avance en misant résolument sur les énergies renouvelables. En temporisant, nous risquons de condamner notre propre industrie à l'obsolescence et de nous enfermer plus longtemps dans une relation de dépendance à l'égard des producteurs de combustibles fossiles, qui finira par se muer en une relation de dépendance à la technologie chinoise.
Disclaimer:
Avertissement :Sauf indication contraire expresse, toutes les informations que vous consultez ou obtenez ici ont une valeur non contraignante et purement informatives. Il est mis à jour du mieux qu’il peut et à intervalles réguliers. Cependant, KBC Bank NV ne garantit pas l’actualité, l’exactitude, l’exactitude, l’exhaustivité ou l’adéquation de ces informations. Les informations fournies ici ne constituent pas un conseil ni une offre de vente de produits ou services et ne sont pas destinées à un usage commercial. Vous restez entièrement responsable des conséquences de l’utilisation que vous faites de ces informations. Les droits de propriété intellectuelle sur les informations, publications et données fournis ici appartiennent à KBC Bank NV ou à des tiers et vous devez vous abstenir de toute contrefaçon. Sauf consentement écrit préalable expresse de KBC Bank NV, toute transmission, vente, distribution ou reproduction de ces informations est interdite.