Reprise économique en Allemagne: en attendant Godot?
Pendant des années, l'Allemagne a été considérée comme le moteur indéfectible de l'Europe. Depuis quelque temps, ce moteur tourne cependant au ralenti. La première économie européenne affiche une croissance anémique, son modèle industriel est mis sous pression et Berlin tarde à changer de cap. Ce qui se passe aujourd'hui en Allemagne est plus qu'un ralentissement temporaire: c'est la quête d'une nouvelle ère économique.
Le chiffre le plus révélateur et le plus déconcertant, c'est le PIB réel de l'Allemagne, qui est pratiquement identique à ce qu'il était au début de l'année 2018. Alors que d'autres grandes économies se sont redressées après la pandémie, l'Allemagne continue de piétiner. Les États-Unis enregistrent de solides résultats, l'Espagne rattrape clairement son retard, la France résiste mieux que prévu et même l'Italie se porte mieux aujourd'hui que dans les années qui ont précédé la crise du coronavirus. Pour un pays qui, pendant des décennies, a symbolisé la puissance industrielle, la réussite à l'exportation et la stabilité économique, ce constat donne à réfléchir.
Penser qu'il s'agit juste d'un creux cyclique classique, ce serait sous-estimer la gravité de la situation. La croissance allemande a commencé à ralentir bien avant la pandémie. Le coronavirus, la crise énergétique et les tensions géopolitiques ont certes amplifié les problèmes, mais ils n'en sont pas la cause. Ce que l'on constate aujourd'hui, c'est l'usure d'un modèle économique qui a trop longtemps reposé sur les mêmes recettes: solides exportations, prédominance industrielle, énergie bon marché et aversion quasi idéologique pour les déficits budgétaires.
Ce modèle caduc est en perte de vitesse sur plusieurs fronts à la fois. Les investissements en machines et équipements sont à la traîne, l'activité de construction s'affaiblit, les exportations de biens sont plus faibles qu'auparavant et la consommation des ménages ne contribue guère à la croissance. Ce qui reste, c'est principalement la consommation publique et, dans une moindre mesure, les investissements dans l'ICT. Mais ce n'est pas une base suffisamment solide pour assurer une relance économique durable. C'est plutôt le signe que les moteurs classiques de la croissance privée ont commencé à s'essouffler.
Il est intéressant de noter que l'Allemagne ne souffre pas en premier lieu d'un problème classique de coût de la main-d'œuvre. Bien sûr, les coûts jouent un rôle, surtout après les récentes crises énergétiques, mais le malaise est plus profond. L'économie allemande se heurte à des limites structurelles dans un monde en pleine mutation. La fragmentation géopolitique, la multiplication des conflits commerciaux, la transition énergétique, la numérisation et le besoin d'innovation technologique poussent le pays à se réinventer. L'Allemagne ne doit seulement se redresser, elle doit prendre un nouveau départ.
L'Allemagne est par ailleurs confrontée à un environnement international beaucoup plus hostile. La pression concurrentielle croissante de la Chine touche précisément les secteurs dans lesquels l'Allemagne excelle traditionnellement, tels que l'automobile et la construction mécanique. L'excédent commercial sur lequel l'Allemagne a pu s'appuyer pendant des années est donc en train de s'effriter. Dans le même temps, l'énergie constitue un point faible, en particulier pour une économie dotée d'une base industrielle à forte intensité énergétique. De nouveaux chocs sur les prix ou de nouvelles tensions géopolitiques pourraient donc compromettre à nouveau la reprise.
Mais Berlin a aussi sa part de responsabilité. Pendant des années, l'Allemagne a été obnubilée par le "Schwarze Null", l'idéal de l'équilibre budgétaire. Cette rigueur budgétaire a produit un important excédent d'épargne, mais aussi un douloureux sous-investissement dans les infrastructures, la numérisation et la modernisation du secteur public. D'un point de vue macroéconomique, il s'agit d'un paradoxe qui se retourne contre son promoteur: une économie qui épargne beaucoup mais investit trop peu dans son propre avenir s'expose à l'obsolescence et à la perte de croissance.
C'est précisément la raison pour laquelle la politique budgétaire devient maintenant le levier décisif. L'idéal serait que l'Allemagne puisse s'engager dans une relance atypique, portée non pas par une croissance classique des exportations, mais par des investissements publics ciblés dans la défense, le climat, les infrastructures, l'énergie et la numérisation. Ce changement de cap a été annoncé à demi-mots par le gouvernement Merz. Mais pour l'instant, il subsiste un fossé entre l'intention et la mise en oeuvre. Les déficits escomptés ne se sont pas matérialisés comme prévu, et c'est précisément cette mise en œuvre hésitante qui alimente l'incertitude économique.
Cette indétermination se traduit dans le comportement des manages et des entreprises. La propension à l'épargne reste exceptionnellement élevée et le marché du travail, qui avait étonnamment bien résisté, commence à montrer des signes d'affaiblissement. C'est dangereux, car la perte de confiance peut retarder la reprise de plusieurs mois, voire de plusieurs années. En même temps, il y a là une opportunité, car une fois la confiance revenue, cette épargne thésaurisée pourrait se transformer en consommation et en investissements supplémentaires. Dans ce cas de figure, l'Allemagne pourrait se redresser plus rapidement qu'on ne le suppose aujourd'hui.
Pour l'instant, la perspective reste toutefois ambiguë. Les prévisions de croissance pour 2026 ont été récemment revues à la baisse, mais la reprise reste possible. Dans ce scénario, l'inflation repartirait temporairement à la hausse, mais pas aussi vigoureusement que lors de la précédente crise énergétique, de sorte que la BCE n'aurait pas besoin de relever à nouveau ses taux d'intérêt. Beaucoup de conditions dépendent toutefois de facteurs sur lesquels l'Allemagne n'a pas vraiment d'emprise: l'évolution des prix de l'énergie, le commerce international et les conflits géopolitiques.
Pour l'Allemagne, il ne s'agit donc pas de trouver un nouveau souffle, mais de se réinventer complètement. Le pays doit s'affranchir d'un modèle économique qui a très bien fonctionné pendant des années, mais qui est clairement fragilisé par le nouvel ordre mondial. La véritable question n'est pas de savoir si la croissance reviendra un jour, mais si l'Allemagne parviendra à bâtir un nouveau modèle dans lequel les investissements, l'innovation et la résilience stratégique occuperont une place centrale. Le moteur économique de l'Europe tourne toujours, mais il se fait de plus en plus discret.
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Vous trouverez bientôt sur notre site la deuxième partie de notre série sur l'Allemagne. Consultez notre aperçu de l'actualité économique pour d'autres articles.
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