'Nous franchissons une nouvelle étape dans la croissance de Guardsquare'

Il y a cinq ans, Heidi Rakels et son partenaire Eric Lafortune ont fondé Guardsquare, une société spécialisée dans la sécurisation des applications mobiles. L’entreprise est aujourd’hui le leader incontesté de ce marché de niche. Récemment, la société américaine Battery Ventures a investi 29 millions de dollars dans Guardsquare. Heidi Rakels a échangé sa casquette de CEO contre celle de présidente. ‘Il s’agit d’une nouvelle étape de notre croissance, en particulier sur le marché américain.’

Fin février, Heidi Rakels (50) a été élue ICT Woman of the Year par les lecteurs de Data News et par un jury de professionnels. Le grand public la connaît pour avoir participé aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992 où elle a obtenu la médaille de bronze de judo dans la catégorie des moins de 66 kg. Une reconversion exemplaire. ‘J’ai un diplôme d’ingénieure civile en informatique’, explique Heidi Rakels. ‘Après mes études, je me suis entièrement consacrée au sport de haut niveau. Et à 36 ans, j’ai fait mes adieux au monde du judo. Je savais exactement ce que je voulais faire: programmer. Je me suis alors mise à étudier d’arrache-pied, car, en dix ans, les langages de programmation avaient fortement évolué. Mais comme je maîtrisais encore les grands principes, je me suis rapidement remise à niveau.’

‘J’ai travaillé comme programmeuse indépendante pendant dix ans. Mon compagnon, Eric Lafortune, également ingénieur en informatique, avait entre-temps écrit un programme permettant de réduire la taille des applications mobiles, de les accélérer et d’en améliorer la sécurité. Elle était et est d’ailleurs encore très populaire auprès des programmeurs. Mais elle est assez limitée en termes de sécurisation. Certaines apps, notamment celles des banques, nécessitent une sécurité beaucoup plus poussée. Nous avons donc créé une extension que nous avons commercialisée par le biais de notre société Guardsquare. Nous avons fondé cette société à deux il y a exactement cinq ans, le 1er avril 2014. En tant que CTO, Eric se concentrait sur le volet technique ; en tant que CEO, je m’occupais du reste.’

Comment avez-vous fait connaître le produit auprès de la clientèle?

‘Nous n’avions personne pour nous occuper des aspects commerciaux et marketing. Nous nous contentions de vendre notre logiciel en ligne sur notre site web. En outre, ceux qui connaissaient notre logiciel gratuit et étaient à la recherche d’une solution plus avancée sur le plan de la sécurité s’adressaient à nous. Notre solution gratuite est suffisante pour bon nombre d’applications ; près d’un quart des apps disponibles sur le Google Play Store l’utilisent. Mais pour les apps qui opèrent des transactions financières ou échangent des données sensibles, cela ne suffit pas. Les applications sur smartphone tournent dans un environnement non sécurisé ; notre logiciel leur permet de s’auto-défendre. Nous sommes arrivés sur le marché au bon moment, lorsque les applications mobiles, mais donc aussi le risque de piratage, ont connu un véritable boom. Nous sommes actifs sur un marché de niche. La plupart des entreprises de sécurisation s’occupent de cryptographie et identifient les vulnérabilités. Notre spécialité, la compiler technology, exige des connaissances très spécifiques. Nous avons naturellement des concurrents aux ‎États-Unis, en Russie, en Chine et en Corée, mais nous sommes de loin le leader sur ce marché. Plus de la moitié des apps correctement sécurisées dans le monde utilisent notre produit. Nos clients sont issus d’horizons très divers, tels que les secteurs bancaire, des soins de santé, des télécoms, du transport et des médias sociaux. L’Internet des objets présente également un haut potentiel de croissance, car les apps qui pilotent d’autres appareils, par exemple pour ouvrir une voiture ou une porte de maison, doivent aussi bénéficier d’une protection optimale contre le piratage.’

Nous travaillons sans relâche pour devancer les pirates.

Heidi Rakels

Toutes les apps sensibles sont-elles correctement sécurisées?

‘Non, une partie d’entre elles ne le sont pas encore ou pas suffisamment. Certaines ne colmatent que certaines brèches.’

Les pirates s’intéressent sans doute aussi de près aux produits de Guardsquare. Comment faites-vous pour les tenir à l’écart?

‘Au départ, tout le monde pouvait facilement acheter le logiciel sur notre site web. Nous avons rapidement constaté que des pirates se procuraient notre produit pour protéger leurs logiciels malveillants. Nous avons donc rapidement décidé de passer au crible nos clients potentiels. C’est très important.’

Guardsquare connaît une croissance rapide.

‘L’année passée, en tant qu’entreprise technologique belge à la croissance la plus rapide, nous avons remporté la cinquième édition du Deloitte’s Technology Fast 50. En trois ans, nous avons enregistré une croissance de 4700 pour cent. Mais le passé n’est pas un gage de réussite pour l’avenir. Dans ce secteur, tout peut basculer du jour au lendemain. Nous devons nous en prémunir en nous renforçant et en nous améliorant. Créer une entreprise est un projet complexe qui induit des risques et problèmes importants. Plus vous grandissez et vous renforcez, mieux vous apprenez à y faire face. Mais le facteur d’incertitude reste présent.’

Combien de collaborateurs compte actuellement l’entreprise?

‘Aujourd’hui, nous sommes 48, mais au moment de la publication de cet interview, nous serons déjà plus de 50. Nous recrutons de nombreuses personnes, que ce soit pour l’administration, pour le volet marketing et commercial ou pour le développement de nos produits. Quatre personnes travaillent actuellement dans notre bureau de San Francisco. D’ici la fin de l’année, nous aurons engagé dix autres collaborateurs aux États-Unis, probablement sur la côte est.’

En quoi Guardsquare se distingue-t-il de la concurrence?

‘Notre mot d’ordre est la qualité. Nous souhaitons les meilleurs produits pour Android et iOS. Nous travaillons sans relâche pour devancer les pirates. Nous enrichissons en permanence notre offre avec des produits nouveaux ou complémentaires.’

La majorité des ventes se fait-elle toujours en ligne?

‘Les départements commercial et marketing opèrent dans le monde entier depuis nos bureaux de Leuven et de San Francisco. Nous automatisons et numérisons autant que possible. Même si un contact téléphonique ou par e-mail demeure possible, nous nous rendons très rarement chez nos clients. En revanche, nous sommes présents à de nombreux événements spécialisés. Je m’y rends généralement en personne. La semaine passée, j’étais aux États-Unis et je pars bientôt à Singapour. Je constate que Guardsquare commence à se faire un nom dans le domaine de la sécurité et pas seulement dans notre segment de niche. Notre investisseur américain nous ouvre aussi de nombreuses portes.’

Heidi Rakels avec son compagnon Eric Lafortune, également ingénieur en informatique
Heidi Rakels avec son compagnon Eric Lafortune, également ingénieur en informatique

Pourquoi Guardsquare a-t-il choisi de s’associer à Battery Ventures?

‘Au regard de notre croissance et de notre rentabilité, de nombreux investisseurs nous ont contactés. Nous nous sommes entretenus avec différents candidats. Battery Ventures est un partenaire motivé et travailleur qui se distingue par ses connaissances et son expérience dans le secteur de l’open source et de la sécurité. Il nous apporte beaucoup. Nous avons aussi délibérément opté pour un investisseur américain. Même si nous avons réalisé 30 pour cent de notre chiffre d’affaires aux États-Unis, il s’agit essentiellement de clients qui sont venus de leur propre chef. Les tentatives de démarchage effectuées par Guardsquare n’ont pas été une franche réussite. Les entreprises américaines semblaient méfiantes. Maintenant que nous sommes associés à un grand investisseur américain, la confiance est de mise et nous pouvons parler de nos produits beaucoup plus facilement. Je me suis rendue aux États-Unis à un événement qu’organisait Battery Ventures pour les grandes entreprises, et je n’ai plus ressenti aucune méfiance.’

Comment faites-vous pour préserver l’identité de l’entreprise?

‘Nous sommes une entreprise européenne qui possède sa propre culture. Nous conservons une équipe marketing à Leuven, même si beaucoup sera fait depuis les États-Unis étant donné que les Américains possèdent beaucoup plus d’expérience que les Européens dans ce domaine. Nous allons tenter de trouver un juste milieu entre les deux cultures. Je suis convaincue que nous y arriverons. Je suis très enthousiaste concernant l’apport de notre partenaire américain.’

Quel impact à l’apport de capital sur votre fonction?

‘J’étais CEO et suis maintenant présidente, mais mon travail n’a pas changé. La principale différence réside dans le fait que nous avons à présent un véritable board auquel nous devons rendre des comptes. Avant, nous avions naturellement aussi un conseil d’administration, mais il était uniquement composé de membres de notre équipe de direction. Désormais, nous avons aussi un CEO expérimenté, Roel Caers, qui est notre ancien COO. C’est un pas dans la bonne direction. Avant, en cas de problème, Eric et moi étions seuls pour le résoudre. Les responsabilités sont à présent mieux partagées et nous pouvons compter sur notre partenaire américain et son réseau. Nous avons conduit l’entreprise là où elle en est ; il était temps de franchir un cap. C’est une nouvelle phase, positive, dans l’évolution de Guardsquare.’

Vous avez dû renoncer à une partie du contrôle. Cela n’a-t-il pas été difficile?

‘Ça l’a été au début, mais je sais maintenant que nous avons pris la bonne décision et que nous avons un partenaire compétent. En fait, déjà lorsque j’étais CEO, je me suis toujours efforcée de déléguer le plus de tâches possible aux personnes les plus appropriées. Au départ, ça ne fonctionne pas, car l’entreprise est trop petite pour ce mode de fonctionnement. Mais je sais ce dont je suis capable et suis consciente de mes limites. Lâcher prise ne me pose aucun problème. C’est peut-être ma plus grande qualité en tant que CEO.’

Quelles sont les ambitions de Guardsquare?

‘Colibra (la jeune entreprise technologique belge qui aide les grandes entreprises à tirer le meilleur parti des données dont elles disposent et qui pèse déjà plus d’un milliard de dollars, NDLR) fait figure de modèle. Elle a cinq à six ans d’avance sur nous et son parcours est irréprochable. C’est là aussi notre ambition. Nous pourrions continuer à faire ce que nous faisons et croître à la même vitesse que le marché, mais cela deviendrait vite ennuyeux. Je veux placer la barre toujours plus haut, car c’est qui suscite la créativité et les opportunités. Jürgen Ingels, notre investisseur providentiel, avait fixé des objectifs pour les quatre premières années, et nous les avons atteints. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais d’un travail acharné. Imaginons que nous ayons placé la barre un peu plus haut, n’y serions-nous pas arrivés? Cette année, nous et notre investisseur américain avons placé la barre beaucoup plus haut. À ma grande satisfaction, nos collaborateurs se donnent corps et âme. Les objectifs doivent naturellement être réalistes, sous peine d’être démotivants. Les collaborateurs doivent se sentir bien dans leur peau ; une entreprise forte doit veiller au bien-être de son personnel. Ils ont besoin d’une ambiance et d’un environnement de travail agréables, et d’une culture d’entreprise positive. Le respect est une valeur fondamentale chez Guardsquare.’

La persévérance et l’efficacité sont fondamentales tant dans le sport qu’en entreprise.

Heidi Rakels

Trouvez-vous facilement des collaborateurs?

‘Depuis quelques mois, nous apparaissons régulièrement dans les médias, ce qui nous facilite les choses. Le fait d’être établis dans une ville universitaire telle que Louvain constitue un sérieux avantage, surtout lorsqu’il s’agit d’attirer des spécialistes en informatique. Les personnes que nous engageons sont généralement titulaires d’un master en informatique, même si nous avons aussi recruté plusieurs geeks passionnés de programmation et de technologies, mais ne possédant pas de diplôme. Seule ombre au tableau: nous peinons à trouver des femmes informaticiennes, les diplômées étant peu nombreuses. En réalité, il y a eu peu de changements sur ce plan durant les trente dernières années. Je faisais moi aussi figure d’exception à l’école secondaire et à l’université. J’avais décidé de suivre les traces de mon frère aîné. Aujourd’hui, les quelques femmes qui choisissent cette voie sont aussi souvent issues d’une famille d’ingénieurs. Dans les départements administratif, commercial et marketing, nous avons en revanche un bon équilibre hommes/femmes. Et plus de la moitié de nos collaborateurs viennent de l’étranger ; notre entreprise compte plus de quinze nationalités. La diversité est très enrichissante.’

Vous sentez-vous l’âme d’une entrepreneuse?

‘Eric et moi nous sentons l’âme d’ingénieurs devenus entrepreneurs un peu par hasard. Nous avions un produit et nous avons créé une société. Battery Ventures nous a demandé si nous envisagions de démarrer une nouvelle entreprise. Je n’ai aucune idée de l’entreprise que je pourrais lancer ; je ne suis pas suffisamment créative pour voir partout de nouvelles opportunités. Je dois naturellement bien avoir des qualités d’entrepreneuse. Dans le cadre d’un test de personnalité, j’ai dû demander aux personnes de mon entourage quel était, selon eux, mon trait de caractère le plus frappant. Huit personnes sur les dix ont souligné ma persévérance ; je ne me rendais absolument pas compte de cette particularité. Mon efficacité a aussi souvent été évoquée. Ces deux caractéristiques sont fondamentales tant dans le sport qu’en entreprise. D’un autre côté, les entrepreneurs sont souvent patients et résistants au stress, ce qui n’est pas du tout mon cas.’

Un judoka est seul sur le tatami pour parvenir à son objectif, tandis qu’un dirigeant d’entreprise doit avoir l’esprit d’équipe. Qu’est-ce qui vous plaît le plus?

‘Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que je ne pourrais pas travailler pour un patron. Après ma carrière sportive, je me suis lancée comme programmeuse indépendante et j’ai trouvé ça fantastique. J’ai du mal à travailler au sein d’une grande équipe. Lorsque j’étais CEO, nous avions une petite équipe de direction et les managers s’occupaient des grandes équipes. Cela me convenait très bien. À présent, notre équipe de direction et notre conseil d’administration sont beaucoup plus grands. Il était donc temps que je quitte ma fonction de CEO.’

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