Les vêtements, passeurs d’histoires
À Oud-Rekem en bord de Meuse, élu plus beau village de Flandre, Nicole Langen mêle l’art, la mode et les liens sociaux. Les vêtements deviennent des messagers et narrateurs d’histoires personnelles. Derrière les murs qui entourent le jardin de la Villa van het Toevluchtsoord, là où se trouve son atelier créatif, se dresse l’élégant château d’Aspremont-Lynden. Nous voici les témoins privilégiés d’un nouveau départ.
Dans le jardin exubérant de la villa, parsemé de couleurs printanières, on aperçoit une longue table de travail sur laquelle sont disposés des tissus et des motifs. Comme une promesse suspendue dans la douceur de l’air, car c’est ici, dans ce havre de tranquillité, que les créations voient le jour. Nicole Langen invite les participants à se reconnecter à eux-mêmes et à devenir Hôte de Soi.
Devenir l’hôte de soi-même
«Soie » ou « Soi », un jeu de mots tout en subtilité, même s’il est surtout question ici de soi-même. De concrétiser l’expression de soi. La plateforme artistique SheArt by Hôte de Soi est un projet naissant dont les contours commencent à se préciser, mais il n’a pas encore été rangé dans une catégorie bien définie. Nicole Langen est issue d’une famille d’entrepreneurs; elle est peintre, créatrice de mode, mère de deux jeunes filles dans la vingtaine et avocate, et refuse, elle aussi, qu’on lui colle une étiquette. La villa où Nicole Langen nous reçoit chaleureusement, non sans une certaine réserve – com ment verbaliser des idées qui doivent encore prendre forme ? – faisait autrefois partie du domaine du château. Le bâtiment date de l’époque napoléonienne et s’appelait alors « Villa van het Toevluchtsoord », ou Villa du Refuge, un lieu de ressourcement destiné aux personnes meurtries par la vie.
Nicole Langen lui apporte une nouvelle dimension: la villa devient un lieu pour prendre le temps, engager des conversations et où la créativité, longtemps enfouie, trouve ou retrouve sa place aux côtés d’une carrière professionnelle, de la vie de famille et des responsabilités.
Nicole Langen s’est spécialisée dans le droit maritime et le droit des transports ainsi que dans l’accompagnement des entreprises. Quand on l’écoute parler, on comprend vite qu’elle n’est pas du genre à chercher le conflit pour le conflit. « En tant qu’avocate, je suis souvent sollicitée quand des tensions surviennent entre des personnes », explique-t elle. « Mais je n’aime pas les conflits, j’aime les liens. » C’est d’ailleurs cette envie qui a été le fil conducteur de sa vie. D’abord en tant que jeune idéaliste dans le milieu juridique, puis à travers ses voyages, et aujourd’hui au sein de SheArt – qui se prononce shirt. « Je ne vois pas cela comme une façon de me réinventer », précise-t-elle. « Mais plutôt comme un moyen d’élargir mes horizons. » SheArt est né d’une convergence graduelle entre plusieurs éléments déjà presents: la peinture, la mode, les voyages, rassembler les gens, écouter des histoires. « J’ai toujours peint », explique-t-elle pendant qu’elle nous fait visiter la villa et nous montre ses œuvres. Quelques portraits saisissants de ses filles sont accrochés au mur, bien en évidence. « Mais la plupart de mes œuvres ont tout simplement fini à la cave. Je voulais mieux les valoriser. »
Business Fashion Academy
Elle a toujours manifesté un amour inconditionnel pour la mode. Une fascination pour ce que les vêtements peuvent révéler d’unique sur la personne qui les porte, indépendamment des tendances ou des marques. À cet égard, elle admire particulièrement la vision de la designeuse néerlandaise Lidewij Edelkoort. Vivienne Westwood, Coco Chanel et Frida Kahlo sont également d’éminentes sources d’inspiration. « Un vêtement porte déjà en lui une histoire », dit-elle. « J’y ajoute une couche. »
L’idée lui est venue pendant ses études à la BFA (Business Fashion Academy), une école de mode et de commerce de premier plan implantée aux Pays-Bas et en Belgique, qui allie création artistique et esprit d’entreprise. Ses filles avaient pris leur envol, lui laissant pas mal de temps libre. Après un instant de réflexion, elle poursuit: « Cette année passée à la BFA m’a apporté la réponse. Peindre des vêtements qui avaient déjà une histoire, en laissant parler sa créativité, avec des cinquantenaires qui partagent les mêmes idées et qui ont l’âme d’entrepreneurs. Un lieu où les femmes peuvent se retrouver et puiser mutuellement dans leurs forces respectives. Dans la force de leur existence aussi. Et pouvoir donner quelque chose en retour à tous les invisibles – j’y reviendrai plus tard. »
Elle a commencé par expérimenter avec des tissus, de la peinture et différentes techniques. « Je voulais que ce soit parfait dès le départ, avec une peinture qui soit la meilleure et la plus durable. Jusqu’à ce que quelqu’un me dise, pendant ma formation : « Ce n’est pas la peine de viser la perfection. C’est de l’art. » C’est cette prise de conscience qui a véritablement donné vie à son expression artistique personnelle. Aujourd’hui, elle peint des vêtements vintage, des vestes, des chemises et des tissus qui portent en eux une histoire. Parfois avec des mots, parfois avec des symboles, mais essentiellement avec des couleurs qui en disent plus long que le langage ne le pourra jamais. « Ce qui est génial, c’est que l’on n’a pas besoin d’espace pour accrocher un tableau », dit-elle. « On le porte sur soi. » Elle nous indique quelques-unes de ses créations : des chemises blanches ornées de motifs dorés. « On s’habille d’une œuvre d’art et on la montre dans un musée en plein air, la rue, qui devient alors notre propre galerie. »
Une envie d’authenticité
Pour Nicole Langen, la résonance prime sur la visibilité, l’image de marque ou le succès. Elle veut, à travers ce qu’elle fait, toucher les gens et favoriser les échanges autour de leurs histoires personnelles, qui prennent ici forme et couleur. « Cette singularité, ce qui leur appartient en propre, c’est pour moi une nouvelle forme de luxe » explique-t-elle. « On copie tout et tout peut être copié. Mais on voit qu’il y a un désir profond pour ce qui est authentique. » En ces temps où la fast fashion et la visibilité en ligne dictent le rythme, elle a choisi délibérément de travailler sans utiliser les outils numériques. SheArt n’a même pas de boutique en ligne. Il faut venir en personne découvrir les œuvres. Ou plutôt : les vivre par soi-même. Ou mieux encore: prendre part à leur création lors d’un atelier.
La palette de couleurs de SheArt n’est jamais purement décorative, nous apprend-elle. Le doré revient souvent. Tout comme le vieux rose. L’or symbolise les valeurs, la force et la sagesse, l’émergence de qui l’on est. Le vieux rose incarne la douceur, les liens et la sensibilité. Elle ne considère pas la douceur ou la vulnérabilité comme une faiblesse. La précision avec laquelle elle exprime ses idées est à l’opposé de l’incertitude, et elle semble encore se demander jusqu’à quel point elle tient à se dévoiler. Comme si SheArt était à la fois une invitation à se révéler et un processus d’intériorisation qui l’amène à réapprendre par elle-même comment faire. Les gens ont toujours une force en eux, mais il leur manque souvent l’occasion de l’exprimer. De dévoiler à l’autre une part de soi, sans filtre. Les participants aux ateliers sont clairement attirés par cette démarche. Ils apprécient son accompagnement; avec eux, elle n’a pas besoin de chercher ses mots.
La beauté de la resilience
C’est pendant son cheminement qu’elle a trouvé l’inspiration dont elle avait besoin. Nicole évoque l’Inde, où elle a vu des enfants jouer dans des décharges. « Des enfants qui trient les déchets tout en s’amusant, oubliant tout ce qui les entoure. Ils se concentrent un bref instant, puis le plaisir et l’insouciance reprennent le dessus. Même vêtus de haillons, ils sont beaux. Dans leurs yeux, on ne voit pas le désespoir, mais la vie. » Elle repère aussi un peu plus loin les lavoirs en plein air de Mumbai. « Des centaines de personnes, des milliers de vêtements et autant de couleurs. » Elle a encore cette image devant les yeux; une image qui se cristallise dans ses créations. Lors d’un autre voyage à Mombasa, elle a rencontré des jeunes atteints de handicaps. Certains étaient aveugles, mais fabriquaient des bijoux. « C’est une forme de beauté que l’on n’attend pas », se souvient-elle. « Une puissance inimaginable. » Ces expé riences façonnent aujourd’hui le fondement social et entrepreneurial de SheArt, dans un esprit de réciprocité. On apprend beaucoup en observant des personnes qui vivent des situations difficiles. Nicole Langen préfère parler de force plutôt que de handicap, de potentiel plutôt que de manque. « On peut regarder une situation et n’y voir que des problèmes », dit-elle. « Ou bien on peut saisir de la beauté, de l’ouverture et de la résilience. » Une partie des bénéfices futurs de SheArt sera reversée à ceux qui ont été une source d’inspiration, mais cet aspect du projet prendra lui aussi le temps de mûrir, lentement, à son rythme.
Les liens véritables demandent du temps
Pour Nicole Langen, l’histoire de SheArt ne se résume pas à une marque ou un label. Elle préfère parler d’une plateforme dédiée aux histoires authentiques. Pour l’instant, elle se développe de manière naturelle, via le partage, l’apprentissage et la création. Pour faire connaître les ateliers, le bouche-à-oreille fonctionne. « Et c’est vraiment la méthode qui me convient » confirme-t-elle. Elle est convaincue que les vrais liens demandent du temps, que les rencontres physiques sont nécessaires. La créativité que l’on vit dans le monde numérique est tout sauf complète. « Un pinceau ne fait pas de différence entre les gens », dit-elle. « Tout le monde est le bienvenu. Hommes, femmes, jeunes, moins jeunes. Ce qui unit les participants, ce n’est pas leur profession ou leur statut, mais une envie de sincérité, de vérité. » On comprend pourquoi un atelier SheArt ressemble davantage à un moment de partage qu’à un cours, surtout par une douce journée printanière dans un lieu soigneusement préservé. Un lieu où la créativité s’invite dans les possibilités et où l’essentiel prime. « Ce qui naît dans cet espace de liberté est tellement important », conclut Nicole Langen. « Les plus beaux moments surviennent quand une personne ose vraiment être elle-même. »