Le monde en images: Trump, l'Iran et un nouvel ordre mondial?
Le mois de juillet aura été marqué par un paradoxe géopolitique. Les relations entre les États-Unis et l’Iran ont évolué en dents de scie: d’abord faire la paix, puis s'échanger des critiques, avant de déclencher une nouvelle escalade pour finalement revenir à la table des négociations. Il est devenu de plus en plus difficile de savoir si la journée était dominée par les diplomates, les généraux ou les médias sociaux. Assez étonnamment, les Bourses sont restées relativement imperturbables, ce qui démontre une fois de plus que les marchés se fient souvent davantage aux bénéfices des entreprises qu’aux prévisions géopolitiques.
Cette évolution a des conséquences directes sur les marchés financiers. La recrudescence des tensions autour du détroit d’Ormuz a entraîné une nouvelle hausse des prix du pétrole, car une part considérable des exportations mondiales de pétrole transite par cette voie maritime. Les cours du pétrole ont fortement augmenté en juillet en raison des craintes de perturbations de l’approvisionnement mondial.
L’impact sur l’inflation ne s’est pas fait attendre. Bien que l’inflation américaine ait décéléré en juin pour s’établir à environ 3,5%, tant la Réserve fédérale que divers stratégistes de marché ont averti que la hausse des prix de l’énergie pourrait à nouveau compliquer le processus de désinflation. Les dépenses de consommation ont résisté jusqu'ici, mais la hausse des coûts de l’énergie et des transports fait planer un risque sur le second semestre.
Les marchés des changes ont également réagi. Le dollar américain a continué de profiter de son statut de valeur refuge, tandis que les importateurs d’énergie, comme le Japon, ont davantage été mis sous pression. Cela a entraîné une nouvelle détérioration de la balance commerciale japonaise et le yen a de nouveau subi des pressions à la baisse.
L’historien Peter Frankopan ne décrit pas les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient comme des crises distinctes, mais comme les manifestations d’une même dynamique sous-jacente: celle des grandes puissances qui sous-estiment systématiquement leurs rivaux plus modestes. Selon Peter Frankopan, nous vivons une période où la projection du pouvoir traditionnelle devient moins prévisible et où les acteurs régionaux peuvent avoir un impact bien plus important qu’on ne le pensait auparavant.
Cette vision rejoint étroitement la description par le Premier ministre canadien Mark Carney d'un monde dans lequel les "middle powers" s’engagent de plus en plus dans des coopérations mutuelles pour se protéger contre la pression des grandes puissances dominantes. L’ordre mondial classique, dominé par les grandes puissances, cède progressivement la place à une structure multipolaire dans laquelle des pays tels que l’Inde, l’Arabie saoudite, la Turquie, la Corée du Sud, l’Indonésie et le Canada jouent un rôle plus important.
Correction et stabilisation dans le secteur technologique
Outre la géopolitique, une forte correction des actions liées à la technologie et à l’IA a également marqué le mois de juillet. Cette correction n’est pas imputable à de mauvais résultats d’entreprise, mais plutôt à une inquiétude grandissante face à des valorisations extrêmement élevées, des investissements massifs dans l’IA et une visibilité réduite sur le rendement de ces investissements.
La correction a été particulièrement sévère chez les fabricants de semi-conducteurs. L’indice Philadelphia Semiconductor a perdu plus de 18% durant le mois de juillet et s’est temporairement retrouvé à plus de 20% en dessous de son niveau record. Nvidia, TSMC, Samsung Electronics, SK Hynix et Micron figurent parmi les valeurs les plus durement touchées. À l’échelle mondiale, plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière ont été effacés du secteur des puces.
Les conséquences ont surtout été visibles dans trois régions:
- États-Unis: le Nasdaq et les actions du secteur des puces ont été mis sous forte pression en raison de prises de bénéfices et de doutes entourant les investissements dans l’IA.
- Taïwan: TSMC a été emporté par le mouvement de correction mondiale des semi-conducteurs.
- Corée du Sud: SK Hynix et Samsung ont subi de fortes pressions à la vente malgré de solides performances opérationnelles.
Il est intéressant de noter que le capital n’a pas entièrement déserté le marché d'actions, mais s'est plutôt réorienté vers des secteurs présentant des cash-flows plus stables.
L'immobilier, la santé, les valeurs financières, les biens de consommation défensifs et l'énergie figurent parmi les principaux bénéficiaires de cette rotation.
Selon nous, ce mouvement semble pour l’instant relever davantage d’une correction technique que de la fin du cycle de l’IA. La demande fondamentale de puissance de calcul, d’infrastructures cloud et d’intelligence artificielle reste structurellement intacte. Les valorisations retrouvent simplement des niveaux plus réalistes. Après une phase de consolidation, le secteur pourrait par conséquent redevenir attractif pour les investisseurs à long terme.
Le yen japonais et l’intervention nécessaire de la banque centrale
L’un des événements les plus marquants sur les marchés des changes a de nouveau été l’affaiblissement du yen japonais.
La cause fondamentale reste l’écart de taux important entre le Japon et les États-Unis. Alors que les taux d’intérêt américains restent nettement plus élevés, la Banque du Japon s’en tient à une trajectoire de normalisation très progressive. Le yen reste par conséquent une devise de financement prisée pour les opérations de carry trade, dans le cadre desquelles les investisseurs empruntent à faible coût en yens pour rechercher ailleurs des rendements plus élevés.
Par ailleurs, la hausse des prix du pétrole a renforcé la pression sur le Japon, qui reste presque entièrement dépendant des importations d’énergie en provenance du Moyen-Orient. La hausse des factures d'énergie entraîne une demande supplémentaire de dollars et une pression à la vente accrue sur le yen.
Afin de rompre cette spirale baissière, les autorités japonaises ont procédé à des interventions de grande envergure. La Banque du Japon et le ministère japonais des Finances ont racheté des yens sur le marché afin d’empêcher une nouvelle dépréciation, l'objectif étant non seulement de stabiliser le taux de change, mais surtout de limiter l'inflation importée et de préserver la confiance dans les marchés financiers japonais.
Pour la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale sud-coréenne, la stabilisation du yen revêt également une grande importance. Un affaiblissement incontrôlé du yen risque en effet de déclencher des dévaluations compétitives dans toute l’Asie et accroît la volatilité sur les marchés mondiaux des capitaux.
Marchés d'actions régionaux
Aux États-Unis, le mois de juillet a surtout été marqué par une rotation interne au marché. Bien que l’économie américaine dans son ensemble soit restée relativement résiliente et que les résultats trimestriels des organismes financiers aient, dans l’ensemble, surpris positivement, les actions liées à la technologie et à l’IA peinent de plus en plus sous le poids des attentes extrêmement élevées.
En conséquence, le Nasdaq a essuyé une correction significative durant le mois et l’indice a terminé à environ 9% en dessous de son niveau record de juin. Le Nasdaq 100 a même perdu environ 11% par rapport à son sommet, tandis que le S&P 500 a relativement mieux résisté grâce aux meilleures performances des valeurs financières, des entreprises énergétiques et des secteurs défensifs. Les capitaux se sont détournés des semi-conducteurs et des hyperscalers pour se réfugier temporairement dans les valeurs financières, l’immobilier, la santé et les biens de consommation.
Les marchés d'actions européens se sont relativement bien comportés par rapport aux États-Unis. Les indices européens ont profité de leur exposition plus limitée aux secteurs de l’IA et de la technologie, dont les valorisations sont très élevées, de sorte qu'ils ont moins souffert de la correction mondiale qui a touché les semi-conducteurs. Les investisseurs ont renforcé leur exposition aux banques, aux entreprises industrielles et aux secteurs défensifs, qui bénéficiaient de perspectives bénéficiaires stables et de valorisations plus attrayantes que leurs homologues américains. De plus, le marché européen a quelque peu protégé contre la volatilité qui a dominé le secteur technologique américain. Le STOXX Europe 600 est ainsi resté relativement stable tout au long du mois, tandis que les actions cycliques et de valeur ont surperformé les actions de croissance.
Au Japon, le Nikkei 225 est resté soutenu par la faiblesse persistante du yen, qui a renforcé la compétitivité des entreprises exportatrices. Dans le même temps, la forte dépréciation de la devise japonaise a suscité une incertitude croissante chez les investisseurs étrangers. Le yen a en effet atteint son plus bas niveau depuis les années 1980, ce qui a contraint les autorités japonaises à intervenir à plusieurs reprises sur le marché des changes. Bien que les exportateurs en aient profité, d'aucuns ont commencé à s'inquiéter de la hausse des coûts d’importation et de son impact sur la consommation intérieure. L’évolution des actions japonaises est par conséquent restée positive mais volatile, les groupes industriels, les constructeurs automobiles et les équipementiers affichant des performances relativement bonnes.
La Corée du Sud a figuré parmi les marchés les moins performants du monde développé durant le mois de juillet. L'indice KOSPI a été durement touché par la vague mondiale de ventes dans le secteur des semi-conducteurs. Des entreprises telles que SK Hynix et Samsung Electronics, qui pèsent lourd dans l’indice, ont perdu beaucoup de terrain malgré de solides résultats fondamentaux. Les investisseurs ont commencé à se demander si le cycle d’investissement exceptionnel lié à l’intelligence artificielle approchait de son pic et si les investissements futurs généreraient encore des rendements suffisants. Cela a entraîné une intensification des prises de bénéfices sur l'ensemble de la chaîne des semi-conducteurs, ce qui a eu un impact disproportionné sur la Bourse sud-coréenne.
Les marchés d'actions chinois sont restés à la traîne. Tant l’indice Shanghai Composite que le Hang Seng ont été confrontés au ralentissement structurel de la croissance, doublé de la faiblesse de la consommation, de l’incertitude entourant le secteur immobilier et de tensions géopolitiques persistantes. Les investisseurs étrangers sont restés prudents, tandis que les mesures de relance nationales n'ont pas suffi jusqu'ici pour rétablir durablement la confiance. La Chine est donc restée l’une des régions les moins prisées dans les portefeuilles d’actions internationaux, malgré les valorisations historiquement attrayantes de nombreuses entreprises chinoises.
Conclusion
Le mois de juillet confirme une fois de plus l'importance d’une diversification géographique et sectorielle. Alors que la technologie américaine était encore, en début d’année, le moteur incontesté des marchés, nous avons observé ce mois-ci une rotation marquée vers les valeurs financières, l’énergie, la santé et les secteurs de consommation défensifs. Un portefeuille équilibré combine donc de préférence des entreprises de croissance de qualité issues des secteurs de l’IA et de la technologie avec des actions de rendement, des organismes financiers, le secteur de la santé et une exposition sélective à l’Europe et à l’Asie. La correction actuelle dans le secteur technologique semble en outre relever davantage d’une saine normalisation des valorisations que de la fin de la tendance structurelle de l’IA, ce qui ouvre des opportunités aux investisseurs ayant un horizon d’investissement à long terme.
Fixed Income
Juillet 2026 a jusqu'à présent été le mois le plus difficile depuis le début de la guerre en Iran. L'échec du cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran a de nouveau propulsé le prix du pétrole au-delà des 100 dollars le baril. Les craintes d'inflation ont dès lors refait surface et les taux des obligations d'État ont atteint de nouveaux sommets cycliques.
États-Unis: net rebond des taux à long terme
Le taux américain à 10 ans a bondi de 4,48% à un sommet de 4,70% en juillet, pour finalement terminer le mois à 4,65%.
Cette évolution s'explique par plusieurs facteurs:
- la rupture du cessez-le-feu en Iran, qui a entraîné une forte hausse des prix de l’énergie
- le compte-rendu de la dernière réunion de la Réserve fédérale, annonçant une tolérance zéro face à la hausse des prévisions d’inflation.
Le marché a par conséquent anticipé de nouveaux relèvements de taux. Il intègre pour l'instant 2 relèvements de taux jusqu'au début 2027.
Réserve fédérale: incertitude exceptionnelle
La réunion de la Fed des 28 et 29 juillet a été l’une des plus imprévisibles depuis des années, en raison de l'attitude de son président, Kevin Warsh, peu enclin à dévoiler l'orientation de la future politique monétaire.
Il en résulte une intensification de la volatilité, qui incite les marchés à intégrer une prime de risque plus élevée. Le statu quo monétaire n'a toutefois pas fait l'unanimité cette fois. Trois gouverneurs se sont en effet ouvertement prononcés en faveur d'un relèvement de taux immédiat.
Un problème supplémentaire pour Kevin Warsh est que, malgré son plaidoyer en faveur d’une maîtrise de l’inflation galopante, aucune mesure concrète n’est prise pour l’instant. Les marchés commencent donc à douter des véritables intentions de la Fed. Par ailleurs, l’autonomie de la Réserve fédérale est à nouveau remise en question ici et là. Le manque de confiance du marché se traduit automatiquement par une hausse des taux à long terme.
Malgré le statu quo monétaire, le taux américain à 2 ans a aussi grimpé de 4,18% à 4,35%, pour ensuite retomber à 4,29%.
Europe: hausse notable des taux des Bunds
Le taux allemand à 10 ans a grimpé de 2,88% à 3,20%, soit son plus haut niveau depuis 2011, pour finalement s'établir à 3,12%. Ce rebond s'explique essentiellement par 3 facteurs:
- Flambée du prix du pétrole, hausse des prix de l’énergie et craintes d’inflation liées à la fin du cessez-le-feu provisoire.
- Des chiffres économiques supérieurs aux prévisions en juin et la hausse de l'inflation ont alimenté la perspective de resserrements monétaires.
- Les besoins de financement croissants des gouvernements et les risques politiques entraînent un rehaussement du plancher pour les obligations d'État européennes à long terme.
BCE: pause en juillet, probable relèvement en septembre
La BCE a laissé le taux de dépôt inchangé à 2,25% le 23 juillet. Elle s'octroie ainsi plus de temps pour rassembler les données macroéconomiques nécessaires en vue de la prochaine réunion de septembre. Derrière ce statu quo se cache en réalité un vif débat interne en vue d'un relèvement de taux immédiat.
Les éléments suivants ont été éclaircis lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion:
- Un relèvement de taux de 25 points de base en septembre constitue le scénario de base.
- L’inflation demeure une préoccupation majeure.
- Le Conseil des gouverneurs garde le cap du resserrement monétaire.
Le taux allemand à 2 ans est passé de 2,51% à 2,88%, en raison de la hausse des prévisions d’inflation et de l'orientation attendue des taux. Il est retombé à 2,77% fin juillet.
Le marché table donc sur une hausse des taux de la BCE en septembre et sur d'autres relèvements par la suite, mais sous-estime encore les risques d’inflation selon certains analystes.
Marchés des changes: évolution de l'euro dans une fourchette étroite
Le cours EUR/USD a encore fluctué autour de 1,14 en juillet. L’incapacité de l’euro à se redresser des bas niveaux atteints en juillet reflète la domination du dollar, qui s’explique par plusieurs facteurs: hausse des taux américains, statut de devise refuge du dollar, incertitude politique en Europe et flux de capitaux internationaux vers les acteurs américains actifs dans l’IA.
Le dollar est resté la devise préférée dans un contexte marqué par l'incertitude géopolitique et inflationniste. Le yen japonais continue de se déprécier malgré les mesures prises par la banque centrale pour enrayer le mouvement.
Marchés des crédits: premiers signes manifestes de tensions
Les marchés des crédits ont été sous pression en juillet pour la première fois depuis le début de la guerre.
Les différentiels de taux des obligations "investment grade" se sont fortement creusés, surtout aux États-Unis, où ils ont grimpé de 79 points de base (leur plus bas niveau depuis de nombreuses années) à 91 points de base. En Europe, ils se sont creusés de 72 à 79 points de base. Les investisseurs commencent à demander une prime de risque plus élevée, en raison des hausses notables des dépenses publiques et des investissements dans l’intelligence artificielle. Cette tendance pourrait se poursuivre dans les prochains mois.
Malgré le creusement des différentiels de taux, les émissions sont demeurées nombreuses, principalement parmi les entreprises actives dans l’IA et les centres de données.
Dans le segment High Yield, ce sont surtout les émetteurs de faible qualité qui ont été mis à rude épreuve.
Conclusion
Le mois de juillet 2026 a marqué un tournant pour les marchés obligataires. La flambée des prix du pétrole, les craintes d'inflation et l’incertitude suscitée par la politique monétaire ont provoqué un net rebond des taux d’intérêt et ont intensifié la pression sur les marchés des crédits.
Principaux points à surveiller en août:
- l'évolution de la guerre au Moyen-Orient
- la future politique monétaire de la Réserve fédérale
- un possible relèvement de taux de la BCE en septembre
- la résilience des marchés des crédits dans un contexte de hausse des taux d’intérêt
Étant donné l'incertitude géopolitique et la pression inflationniste, la grande volatilité devrait momentanément persister sur les marchés obligataires.
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