Laisser plus d’eau s’infiltrer,la retenir, et surtout, ne pas en pomper trop
Nos eaux souterraines revêtent une importance de plus en plus grande pour notre prospérité. Sous nos pieds se trouve une réserve hydrologique considérable mais fragile qui fournit la moitié de notre eau potable et qui est essentielle pour l'agriculture, la nature et l'industrie. Au début du mois de février, le niveau des nappes phréatiques dans 75% des points de mesure était faible, voire très faible pour cette période de l'année. Marijke Huysmans, experte en hydrologie, explique comment nous pouvons protéger les eaux souterraines et le rôle que chacun peut jouer.
Marijke Huysmans est professeure d’hydrologie des eaux souterraines, à temps plein, au sein du département "Eau et Climat" de la VUB. Elle donne également un cours consacré aux eaux souterraines, à la KU Leuven. Elle exerce aussi plusieurs fonctions consultatives, en matière de politique de l’eau.
"Particulièrement depuis la sécheresse de 2018, le manque d’eau focalise l’attention. Auparavant, on pensait qu’il pleuvait toujours bien assez en Flandre", sourit elle, tandis que nous contemplons la vallée humide de la Dyle, depuis le campus Arenberg, à Louvain.
"Ce sujet a pris un caractère plus urgent, et les eaux souterraines ont gagné en importance. Par conséquent, j’ai été associée, très tôt, au ‘Blue Deal’, le plan du gouvernement flamand visant à mieux résister à la sécheresse et au manque d’eau. Je participe également à un groupe de réflexion sur les nouveaux plans de gestion des districts hydrographiques. Selon la directive-cadre de l’UE sur l’eau 2022-2027, nous devons établir des rapports et définir nos ambitions pour le prochain cycle de six ans. Afin d’obtenir l’adhésion du public aux objectifs de cette directive, nous impliquons désormais des acteurs issus de l’agriculture, de l’environnement et de l’industrie."
Le "Blue Deal" flamand résulte-t-il de la directive-cadre de l’UE sur l’eau?
"En Flandre, le ‘Blue Deal’ a été lancé dans le même temps, face à une prise de conscience, croissante et d’origines variées, de la nécessité d’investir pour lutter contre la sécheresse et le manque d’eau. Le premier ‘Blue Deal’, qui date de 2020, constituait, avant tout, un vaste programme d’investissements. Divers acteurs ont bénéficié de moyens pour des projets destinés à renforcer la résistance à la sécheresse, allant de la désimperméabilisation des sols à la réutilisation de l’eau de pluie, en passant par de grands projets d’aménagement paysager. Des fonds ont été alloués pour s’adapter au changement climatique. Le ‘Blue Deal’ a également conduit à des ajustements législatifs, afin de pouvoir appliquer ses principes de manière structurelle."
Nous allons principalement nous intéresser aux eaux souterraines: comment la situation évolue-t-elle et, surtout, quel (dés)équilibre existe-t-il en Flandre?
"Les eaux souterraines forment un réservoir d’eau gigantesque et stable, dans le sol. Nous tirons 50 % de notre eau potable de ces aquifères, qui se révèlent également essentiels pour l’agriculture et la nature. Ce réservoir joue un rôle majeur de tampon. Pendant les périodes humides, l’eau s’infiltre dans le sol, nous aidant ainsi à surmonter les périodes de sécheresse. La rétention ou le stockage de l’eau est un principe fondamental du ‘Blue Deal’: soit dans une citerne d’eau de pluie domestique ou dans un bassin réservoir, mais jamais autant que dans un aquifère. Vu que le changement climatique exacerbe les phénomènes extrêmes, le stockage des eaux souterraines revêt un intérêt considérable, et cette idée s’est progressivement imposée, au cours des dernières années."
D’autant plus que le niveau des eaux souterraines en Flandre est volatil et comporte même un risque systémique.
"Voilà pourquoi les eaux souterraines occupent une place cruciale au sein du ‘Blue Deal’. Comment pouvons nous laisser plus d’eau s’infiltrer, la retenir et, surtout, ne pas en pomper trop? Il s’agit des trois points d’attention pour maintenir les eaux souterraines à un niveau approprié. Celui ci varie selon les saisons : il monte en hiver, et baisse en été. Lors d’une sécheresse prolongée, le niveau chute fortement, ce que nous voulons éviter. Au début du mois de février 2026, les eaux souterraines étaient basses ou très basses pour la période, dans 75 % des points de mesure. L’année 2025 a été très sèche. Aussi, un printemps potentiellement sec serait une mauvaise nouvelle."
Au cours des dernières décennies, quelles mesures ont été prises pour protéger les nappes aquifères?
"D’abord, il faut savoir que les aquifères profonds et non profonds se comportent d’une façon très différente. Les aquifères non profonds se rechargent rapidement, mais ils présentent des baisses de niveau très marquées en cas de sécheresse. L’incidence directe d’une sécheresse sur les eaux souterraines profondes est moindre. Tout dépend de la quantité d’eau souterraine pompée. Comme les aquifères profonds réagissent lentement, leur niveau continue de monter, à certains endroits, parce qu’une pompe y a été débranchée il y a vingt ans, dans le cadre du programme de restauration de la VMM (Vlaamse Milieumaatschappij) qui était déjà en cours à l’époque. Pour les aquifères profonds, l’accent a donc surtout été mis sur un pompage plus intelligent. Pour les aquifères non profonds, de nombreuses mesures ont été prises, afin d’améliorer l’infiltration et la rétention des eaux souterraines."
"La reconstitution des aquifères profonds a été obtenue, pour une grande part, grâce à la diminution des prélèvements industriels. L’industrie a commencé à se montrer beaucoup plus parcimonieuse, en économisant l’eau et en la réemployant. Les investissements dans l’utilisation circulaire de l’eau et dans des sources alternatives augmentent considérablement.
La réduction des prélèvements d’eau souterraine en Flandre est moins nette ces dernières années, mais cela s’explique, en partie, par les périodes de sécheresse."
Comment pouvons-nous parvenir, de manière structurelle, à une répartition plus équilibrée de l’utilisation des eaux souterraines?
"En Flandre, une moitié de l’eau potable provient des eaux souterraines et l’autre principalement du canal Albert. Nous continuerons à avoir besoin à la fois des eaux de surface et des eaux souterraines, pour l’approvisionnement en eau potable. Une diversification ne peut donc pas causer de tort. En Flandre, nous consommons déjà l’eau potable avec parcimonie, à savoir 80 à 85 litres par jour et par personne, soit bien moins qu’aux Pays-Bas. Cela s’explique par des investissements relativement précoces dans la récupération de l’eau de pluie pour les besoins dans la maison, au jardin et dans la cuisine.
Pourtant, il reste du travail à accomplir. Nous devons développer une coopération plus étroite entre les sociétés de distribution d’eau potable, qui exploitent respectivement les eaux souterraines et les eaux de surface. Nous pouvons, par exemple, utiliser les eaux souterraines et les eaux de surface de manière saisonnière et alternée. En hiver, nous avons ainsi la possibilité de ne pas pomper les eaux souterraines et de les laisser s’accumuler."
L’espace, comme solution vers la sécurité hydrique, et la conception régénérative offrent une autre piste importante.
"Oui, et l’imperméabilisation des sols nous joue de mauvais tours, même lorsque nous comparons la Flandre à d’autres régions similaires aux Pays Bas ou en Allemagne. Une infiltration moindre de l’eau entraîne rapidement des inondations. La désimperméabilisation fonctionne parfaitement, mais ce que l’on désimperméabilise est souvent imperméabilisé ailleurs. Même si nous le faisons, il faut veiller à ce que l’eau puisse s’infiltrer.
Lorsque l’on construit ou rénove une maison, la réglementation en la matière est devenue, à juste titre, beaucoup plus stricte. Par ailleurs, un espace ouvert s’avère essentiel pour l’infiltration et la rétention. Dans le nouveau ‘Blue Deal’, on mise donc fortement sur des coalitions locales en milieu rural, où des acteurs du secteur agricole et des associations de protection de la nature collaborent pour explorer les possibilités dans un bassin donné. Où peut-on créer des zones tampons, favoriser l’infiltration ou aménager des zones d’inondation contrôlées dans un espace ouvert?"
Les parcs d’activité économique peuvent-ils faire une différence fondamentale, en les verdissant, en y intégrant davantage l’eau et en les rendant plus durables?
"Nous voyons déjà de nombreuses sociétés qui laissent l’eau s’infiltrer, qui la recueillent et la réutilisent sur leur site. Le cas d’une entreprise qui met des eaux usées traitées à disposition de l’agriculture ou de la nature environnante, ne relève plus de la science-fiction. Un exemple bien connu est celui de la société de transformation de légumes Ardo, qui fournit de l’eau usée traitée à cinquante agriculteurs, par le biais d’un réseau de conduites long de 24 kilomètres.
Le parc d’activité économique de Keiberg-Vossem, à Tervuren, utilise un système collectif et innovant de gestion des eaux pluviales. Le projet s’appelle Water voor Later et résulte d’une collaboration entre Interleuven, la commune de Tervuren et De Watergroep notamment. La volonté d’agir se manifeste, car les risques augmentent dans beaucoup de domaines."
Quels sont les freins à une mise en œuvre à grande échelle?
"Il existe sûrement des obstacles financiers. Les moyens prévus dans le ‘Blue Deal’ ne suffisent pas à financer tous les projets intéressants. Un grand nombre d’entreprises indiquent aussi qu’il n’est pas simple d’obtenir les permis nécessaires. Cela complique encore l’élaboration de projets et le partage de l’eau entre plusieurs entreprises. Même pour de petits barrages dans les fossés situés entre les parcelles, la procédure d’autorisation se révèle lourde. Il est compréhensible que cela soit parfois décourageant."
La purification de l’eau à des niveaux de qualité élevés est devenue un modèle économique intéressant. De plus en plus d’acteurs, tels qu’Ekopak, s’engagent dans cette voie. Existe-t-il également des exemples de partenariats public-privé?
"La réutilisation présente un potentiel considérable, y compris sur le plan économique, en commençant par les eaux usées des entreprises. Il existe aussi de multiples possibilités en matière d’eaux usées domestiques. Actuellement, Aquafin traite 800 millions de m2 par an. Ces eaux sont en grande partie rejetées, au lieu d’être utilisées pour l’industrie et l’agriculture.
À Kinrooi, les eaux usées traitées par Aquafin servent à l’irrigation agricole. Grâce à un réseau souterrain de drains d’infiltration, l’eau est amenée dans le sol. Par le biais de leur filiale commune Waterunie, Farys et De Watergroep développent des projets innovants de stockage souterrain de l’eau, comme ‘Deeper Blue’ à Alost. Un bel exemple de gestion circulaire de l’eau est celui des eaux usées traitées par Aquafin, qui sont, ensuite, encore purifiées par infiltration dans les dunes, chez AquaDuin. Il y a vingt ans, c’était un projet pilote, mais ce type de démarches se multiplient aujourd’hui, grâce au ‘Blue Deal’. À la Raffinerie Tirlemontoise, une autre initiative est également en préparation. Elle mise sur une gestion durable de l’eau, dans le cadre du vaste projet dénommé ‘Les Eaux Tirlemontoises’.
On voit aussi de plus en plus de collaborations entre des entreprises, comme AB InBev ou Coca-Cola, et des organisations de protection de la nature, comme Natuurpunt, pour relever le niveau des nappes phréatiques, par exemple."
Si l’eau représente aujourd’hui un risque systémique pour notre économie, qui porte actuellement la plus grande responsabilité d’agir?
"La responsabilité est partagée par tout le monde. Les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et de la protection de la nature doivent arrêter de se renvoyer la balle. Nous sommes tous des consommateurs d’eau. La plus grande part des eaux souterraines que nous pompons est, d’ailleurs, consacrée à l’eau potable. Il n’existe pas de solution miracle. Le ‘Blue Deal’ initial recensait pas moins de 70 solutions. La nouvelle version est encore plus complète et va au-delà de la sécheresse ainsi que du manque d’eau. Désormais, elle aborde aussi les inondations et la qualité de l’eau, ce qui augmente, évidemment, le nombre de parties prenantes potentielles."
Cette nouvelle ne constitue ni une recommandation d'investissement ni un conseil.